Des sociétés de savoir selon Bernard Stiegler
L'alphabet selon Sylvain Auroux constitue un processus de grammatisation qui précède toute logique et toute grammaire, toute science du langage et toute science en général, qui est la condition techno-logique (au sens où elle est toujours déjà à la fois technique et logique ) de tous savoirs, et qui commence par son extériorisation.
La troisième révolution industrielle en quoi consiste la généralisation des technologies informationnelles et la redéfinition des savoirs en quoi elles consistent, constitue une époque de ce processus de grammatisation comme passage de l'âge des sociétés mnémotechniques à celui des sociétés mnémotechnologiques - c'est à dire à un stade où l'extériorisation se fait vers des appareils auxquels il est possible de déléguer de nouvelles fonctions cognitives. Or, c'est aussi le passage d'une société où les clercs sont séparés de la production, à une société où la production repose sur les savoirs et a absorbé les clercs - ou les a éliminés en tant qu'ils formaient une sphère séparée de la production.
La mémoire devient alors, y compris comme information sur le présent immédiat (comme mémoire immédiate en quoi consiste le plus souvent l'information), l'objet d'investissements constituant de vastes industries de la mémoire et de l'imagination. Et comme toute activité industrielle, elle vise des économies d'échelles qui imposent de distinguer les consommateurs des producteurs de mémoire et d'imagination (c'est à dire d'anticipation).
La mémoire étant, comme activité de rétention, une activité de sélection, l'industrialisation de la mémoire consiste essentiellement en une définition de nouveaux critères de sélection pour organiser la mémoire et l'imagination (l'anticipation). C'est par exemple ce qui apparaît (en vérité très superficiellement : l'exemple est pauvre) dans les questions que Google pose à l'Europe.
Un instrument de savoir se caractérise par le fait qu'il produit par sa pratique ses propres critères de sélection précisément en tant que ses propres règles pratiques.
Une question d'écologie de l'esprit se pose et peut se poser parce que l'esprit est originairement extériorisé, ce qui le rend appropriable et exploitable industriellement, dès lors qu'il existe des technologies de l'information et des communications, qui permet de contrôler ces règles pratiques pour les réduire à de simples usages procéduraux, comme il en va dans le secteur tertiaire. Dès lors, les technologies de l'information et des communications soulèvent un paradoxe qui rend concevable et même probable une crise écologique majeure de l'esprit.
Des sociétés de savoir à venir seraient des sociétés où la pratique de l'information serait bien conçue, en l'occurrence, comme une nouvelle organisation du savoir qui ne serait pas une destruction du savoir par l'information, mais une soumission de l'organisation de l'information aux impératifs du savoir.




















