D'une certaine façon, même Adorno et Hokheimer restent interdits face au type d'activité social-historique que les contenus culturels finissent par imposer.
Ils ne voient pas précisément en quoi la diffusion rationalisée des objets culturels dans les rapports de production transforment le monde. L'Ecole de Francfort voit bien la perte d'individuation et l'aliénation dont les masses pâtissent dans l'industrialisation qu'organisent les médias. C'est un fait: Adorno analyse le rôle que joue la réification qu'imposent les rapports de production sur le moment productif et déterminant de la subjectivité. Car la réification « renvoie à la forme de la marchandise dont l’identité consiste dans l’équivalence de la valeur d’échange », c’est-à-dire que la logique travaille sur ses objets culturels en dépit de leur contenu et de leur genèse, en les considérant comme de pures identités équivalentes et interchangeables, dont il ne faudrait retenir que l'enveloppe formelle...
Du coup, la focalisation sur ce phénomène de réification des échanges empêche cette pensée critique d'entamer une analyse sur les technologies qui pro-duisent ces contenus (et notamment l'ingéniérie textuelle propre à ces objets). Certes, Adorno nous fait faire un grand pas dans la théorie critique lorsqu'il refuse la division ancienne et métaphysique entre la forme et le contenu d'un objet culturel. De plus, il voit bien que celui-ci ne se réduit pas à une simple transposition esthétique des rapports de production à la manière de Marx; qu'il n'est pas seulement le reflet idéologique des rapports sociaux qui le créent (la superstructure comme réalité inversée). La mise au point de l'objet culturel nécessite déjà à ses yeux une véritable transformation, une altérité plus féconde en termes de connaissance que cet objet implique. Il crée de façon tout à fait originale une autonomie dans son activité esthétique qui se détache du monde social-historique et engendre une logique possédant son essence propre
Cependant, on ne sait pas comment l'industrie culturelle dans les analyses de l'Ecole de Francfort parvient ensuite à trans-former les contenus symboliques de manière à atteindre un certain stade de réification. Reproduire un objet textué conduit à la manifestation d'un phénomène non-identique, une métabole résultant de la reproductibilité technique des objets culturels dans leur enregistrement. Or la forme esthétique se cristallise pour Adorno dans du " contenu sédimenté " ; et cette forme s'interdit l'accès à une certaine métabolicité de sa structure technique pour comprendre le devenir de l'émancipation de ces formes créées. Au contraire, il semble que ce soit dans leur mouvement transformant, leur modification et métamorphose essentielle que l'on pourrait trouver et lever la gène des penseurs de l'Ecole de Francfort dans la reconnaissance qu'ils font du statut réifié de l'objet culturel. Il faut bien voir que pour Adorno, ce qui se joue ici concerne la reconduction fondamentale chez lui d'une coupure esthétique entre ce qu'il considère viser la véritable oeuvre d'art authentique (hors de toute considération technologique et transformatrice lorsqu'elle parvient à l'autonomie) et le produit culturel qui en reste industriellement dépendant (il semble au contraire que W.Benjamin ait pour sa part véritablement perçu le caractère métabolique des techniques de reproduction, c'est-à-dire leur capacité à ajouter quelque chose de nouveau et d'inédit dans le phénomène de reproductibilité mécanique des formes artistiques).
En fait, ce qui manque à ces analyses, c'est une approche déconstruite des valeurs de l'espace et du temps dans les procédures qu'adopte l'industrie culturelle pour pro-duire. Une métabologie capable d'approcher en somme la culture sous l'angle des objets textués. Particulièrement, le rapport que le temps technologique entretient avec les trans-formations industrielles qui modifient ce temps fondamental. Pas plus qu'une oeuvre d'art n'est un décalque de la société, l'objet textué n'est un simple décalque de notre système perceptif: l'art reprend les catégories de l'espace et du temps dans la perception; mais il les transforme, il les dépossède du caractère " obligatoire" qu'elles possèdaient encore dans la Critique de la faculté de juger chez Kant. La musique modifie le temps, le tableau change l'espace... et la façon qu'a la technique de pro-duire ces transformations est une considération philosophique fondamentale pour la compréhension du phénomène esthétique. A défaut, la technologie continue d'être considérée comme un simple moyen de production: et la compréhension encore métaphysique du temps qu'emprunte l'Ecole de Francfort oriente lourdement la visée Technique qui semble lui correspondre.
Textels suivants...
Statut métabologique de l'objet textué
Qu'est-ce qu'un objet textué ?
L'objet textué dans sa valeur rétentionnelle
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