Au lieu de s’approcher d’une conscience accrue et de plus en plus parfaite d’elle-même, la pratique de l’hypertexte associée aux connaissances en sciences humaines qui s’y rattachent se rapproche clairement d’une mise en place méthodique d’une fiction narrative et théorique d’un nouveau genre. De fait, l’hypertexte ne travaille pas dans le temps à une conscience transparente de ses moyens d’expression et de ses résultats. Il y a là comme une ambiguïté, une indistinction entre fiction et théorie concernant cette écriture dont il s’agit de se nourrir plutôt que de l’éluder en prétendant faussement être capable de la dissiper.
Les images conscientes et réfléchies que l’hypertexte reprend finissent par constituer l’objectivité même de cette pratique d’un nouvel âge. Elles ne sont pas uniquement de simples interprétations différentes d’une textualité originaire et unique qui nous serait donnée (texte dont la détermination du genre suffirait alors à définir le caractère fictionnel ou bien non fictionnel de l’hypertexte le surdéterminant). Or les choses ne se passent pas ainsi. Car il n’y a pas de texte premier dont il s’agirait ensuite d’hypertextualiser la structure pour atteindre un niveau théorique et objectif suffisant. L’hypertexte en cours - et déjà toujours en quête d’une certaine objectivité dans la recherche - devient lui-même une image, une fiction théorique d’un profil tout à fait inédit.
Aussi, le débat méthodologique concernant la construction axiomatique d’un hypertexte, débat auquel je consacre une large place dans chacune de ces lignes (bien que cette réflexion puisse souvent paraître vide et non avenue) constitue un moment non seulement technique et préparatoire à l’écriture hypertextuelle mais également un enjeu central et substantiel dans la démarche : cette axiomatique contribue à faire devenir images et récits fictionnels des textes théoriques tout en les rendant conscients de l’être : le recours systématique à la notion de narrativité et l’enquête concernant les modèles rhétoriques et narratologiques de l’hypertextualité rentrent parfaitement dans le cadre d’un savoir des sciences humaines opérant sur le Réseau et dénonçant le caractère objectif et unifié du Texte ; non en faveur d’un relativisme et d’un scepticisme ayant fait le deuil d’un certain rationalisme philosophique dans l’écriture, mais dans la perspective d’une disponibilité moins partiale à l’égard d’une expérience de l’écrit tout à fait libre mais néanmoins conséquente. En somme, cette écriture devient moins l’objet d’un savoir réellement objectif et canonique que le lieu et le moment de production de nouveaux systèmes symboliques sur nos écrans. Ces nouveaux ensembles idéographiques se distinguent de toute façon des simples images et mythographies en ce qu’ils sont le résultat d’une recherche méthodiquement amenée – donc d’un type de narration qui se met à distance de façon critique par rapport à lui-même, qui se sait inscrit dans des systèmes de coordonnées et d’algorithmes qu’il a lui-même mis en place, qui se présente consciemment et explicitement en devenir et en mouvement et ne prétend jamais être donné une fois pour toutes dans sa scripturalité.
En conséquence, l’ambiguïté entre hypertexte fictionnel et hypertexte non-fictionnel pourrait être conservée. Cette indétermination que de nombreuses théories contemporaines considèrent, notamment dans le monde anglo-saxon, comme typique de l’expérience littéraire et théorique sur le Réseau, n’est donc pas une ambiguïté provisoire : il ne s’agit pas, par l’utilisation automatisée du langage qui se donne à l’écran, de devenir davantage maîtres et possesseurs d’une graphie parfaite et de ce qui s’écrit en général. L’expérience de cette ambiguïté est peut-être le seul moyen par lequel l’hypertexte, dans le monde de la communication généralisée dans lequel nous vivons, peut encore s’instituer comme moment d’invention et de créativité dans le type d’écriture que nous explorons.
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