L’inattendu lorsqu’il survient, est libre de toute condition de possibilité.
Nous savons qu’il ne peut faire l’objet d’aucune phénoménologie raisonnée qui chercherait en vain à fixer son essence (voir D&T1) – car rendre compte et raison d’un phénomène tout à fait inattendu n’aurait pour résultat que de lui ôter le type de vérité auquel il entend participer. Dans la mesure où une phénoménologie de l’inattendu paraît en conséquence comme une contradiction dans les termes, il s’agirait plutôt de considérer l’inattendu comme l’Ur-phaenomenon par excellence, d’un devenir radical en tant qu’il se manifeste sans aucune condition préalable à sa manifestation. Le seul accès qu’il nous resterait alors à son endroit serait de l’approcher non par la rationalité phénoménologique ou théorétique qui objectivement le rate - il faudrait alors en suivant Husserl atteindre à l’intuition « vécue » du moment précis de cet inattendu, viser l’origine du « présent vivant » de son occurrence pour lui attribuer l'intégralité de son sens - mais par l’imaginaire qui le porte à travers la constitution d’une Fantastique qui en organiserait l'enquête. Cette Fantastique s’essaye dans le rassemblement de toutes les significations possibles adoptées par la notion et dont il s’agit de transcrire les figures et tropes capables d’en dessiner la description la plus adéquate.
Ce travail d’inventaire est réalisé dans Devenir et temporalité II dans le texte « Chœur des Aèdes contrefaits ». Ce texte, publié en 2004, collecte par une méthodologie qui s’invente au fur et à mesure des enchaînements de phrases et fragments qui s’imposent, les expressions littérales et rhétoriques susceptibles de saisir l’inattendu dans l’ensemble de ses acceptions linguistiques et structurales. Dans les huit parties qui composent ce Proème, ce n’est pas l’imaginaire de l’auteur qui importe dans ce dénombrement figural d’un genre inédit mais celui que la langue convoie en suivant les modèles stylistiques qui lui correspondent : l’analyse synchronique de la notion paraît ici parfaitement indépendante de son analyse diachronique. Une exposition raisonnée des occurrences de la notion est ici mise en œuvre.
Une Fantastique transcendantale tissée autour du texte « Chœur des Aèdes contrefaits » est donc exclusivement consacrée à une entreprise de symbolisation de l’inattendu à travers la production de variations expressives sur un philosophème d’emprunt auquel aucune essence ne peut eidétiquement correspondre. Ici le texte et son commentaire affilié cherchent à découvrir de concert les règles qui président à l’écriture raisonnée des fragments de phrases (à leur algorithmique) ; ils fusionnent en un seul et même corps de fragments raisonné. Cette Fantastique qui porte exclusivement sur la particularité d’un Texte et le genre de construction qui lui correspond affirme la primauté de l’imaginaire porté par le philosophème étudié. Elle se concentre sur les constellations linguistiques, rhétoriques et stylistiques exprimant le caractère inattendu des tropes et traits expressifs de l’inattendu dans ses manifestations les plus significatives.
Si par la suite une Poétique de l’hypertextualité peut se définir comme une pensée générale des objets textués et de leur fonctionnement dans un hypertexte (voir deuxième partie de D&T3), la Fantastique transcendantale axée sur l’hypertexte se concentre sur la particularité d’un texte et l’idiomaticité qu’il prétend réaliser : elle s’ouvre non seulement sur les possibles de la langue capable de figurer l’inattendu dans ses moindres acceptions mais aussi sur ce qui dépasse ces possibilités afin de déceler les agencements stylistiques inimaginables qui pourraient conduire aux élargissements successifs de notre imaginaire devant « ce à quoi l’on ne peut pas s’attendre ».
Le mode de cette Fantastique en tant que domaine d’étude « critique » à l’égard du « Chœur des Aèdes » est certes philosophique, réflexif. Mais il a pour seul règle d’examiner des cas où des expressions signifiant l’inattendu se manifeste, de rechercher ensuite les règles de construction qui président à ces manifestations dans la langue, poser enfin les règles des genres de discours différenciés qui occasionnent l’énumération de ces cas.
Aussi, à la différence du théoricien qui comprend la généralité des cas au point de catégoriser les objets textués fonctionnant dans une Poétique hypertextuelle développée, la Fantastique transcendantale de l’inattendu ne présuppose-t-elle pas les règles de son discours. Elle présuppose seulement que le Texte dans la globalité de son écriture doit d’abord obéir à certaines règles. Et il s’agit pour elle de les découvrir.
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Jean-Philippe Pastor




















