Une lecture est une ré-écriture mentale du livre, ré-écriture qui, avant de faire sens, a une signification en soi : "lire un livre" est un acte qui a sa propre justification sans que cet acte soit constamment interrogé dans la pertinence qu'on lui prête. S'établit alors une tension entre une instance productive (ici la composition des flux qui informe l'écriture sur l'écran) et une instance interprétative (le lecteur) qui semble induire aujourd'hui un déplacement du sens vers le lecteur. Ce transfert semble s'effectuer à mesure que la pratique consistant à lire des livres numériques est adoptée. Dans ce contexte, comment le lecteur envisage-t-il sa lecture au premier abord ? Peut-il feuilleter avant de se plonger ensuite dans une lecture plus attentive ou bien est-ce désormais l'inverse, puisque l'acte de feuilletage proprement dit semble désormais interdit sur tablette?
En fait le lecteur va procéder à une reconstruction mentale de l’écrit sur son ebook selon une stratégie interprétative qui lui est propre: il est surtout guidé par une présomption "d’isotopie" (cette notion fut introduite par Greimas et reprise par Rastier dans sa Sémantique Interprétative) et au final une problématique consistant à savoir comment passer des parties au tout, à savoir des fragments à l’unité du texte. Il va de soi que cette présomption peut avoir des origines diverses : type d’ouvrage particulier, auteur connu, consensus social, etc. Ne perdons pas de vue non plus que les pratiques interprétatives se lient intimement au contexte au moment de la lecture. Le contexte est indissociable de toute activité d’interprétation. Feuilleter un ouvrage est une activité classique, absolument indispensable. Qui se pose encore la question de savoir pourquoi on feuillete un livre et surtout comment le faire ? En y réfléchissant, le feuilletage n’est pas fondamentalement différent d’une lecture plus approfondie. Une introduction à la lecture, certes, mais particulière et accompagnée d’un certain nombre de contraintes.
On peut d’ailleurs répertorier quatre types de lecture : le scanning, lecture réceptive continue (qui nécessite un effort de concentration), lecture réflexive (lecture dense qui nécessite des pauses) et la lecture rapide (savoir si quelque chose est intéressant au sein d’un texte). Le feuilletage s’apparente à une lecture rapide du fait des contraintes temporelles (peu de temps à disposition pour détailler le livre) et visuelles (une page tournée rapidement ne laisse entrevoir qu’une infime partie de sa topographie).
Dans ce cas, comment définir le feuilletage ?
C’est un ensemble d’opérations afin d’établir la lecture d’un livre dans des conditions spécifiques (contraintes de temps, linguistiques, etc.) et orientées vers une première (les théories herméneutiques tablent sur une refonte permanente du sens) esquisse globale mais schématique du livre ; une sorte de ré-écriture mais succincte et orientée vers un objectif particulier: se familiariser avec l'écriture avant d'en venir à des questions plus interprétatives. Il va de soi que cette pratique ne peut être inhibée dans un livre numérique; et il appartient aux développeurs de logiciels de lecture sur ebook d'en imaginer à chaque lecture l'opération.
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