La supposée « logique » naturelle de la lecture dans un livre-papier prétend désigner par sa forme un rapport direct à l’objet dont elle traite. Elle informe un certain « suivi » du propos qui tient lieu de cohérence. L’argumentation, l’inférence et le principe de contradiction (ou bien encore le principe de non-contradiction) paraissent ici légitimes du seul fait de la progression « rationnelle » de ce qui se donne à lire.
Or remarquons que cette lecture, pour se réaliser, se courbe bien évidemment sur ses propres déterminations, ses propres présupposés ; elle obéit dans l’acte à des contraintes de déchiffrage bien spécifiques : elle ébauche non seulement ce que Gadamer appelle « un cercle brisé » dans l’interprétation que nous nous faisons du texte mais elle semble encore dessiner une figure comportant comme une torsion sans cesse auto-référentielle par rapport au texte déjà lu. Il semble même que le sens général de ce qui est lu doive nécessairement advenir par l'oubli progressif de certains éléments aperçus au courant de la lecture pour être compris. Et ceci sans pour autant vouloir épuiser les tournures déchiffrées dans une pure logique de l’événement qui réduirait la lecture à son acte ; une manière de lire qui ferait de cette pratique une opération sans avenir à partir d’un lecteur sans passé.
Le rapport à l’objet dans la lecture « courante » n’est donc pas si direct et « logique » qu’on le prétend.
Il semble plutôt obéir à un style de lecture et d’écriture (une rhétorique) qui ne peut se dérober au risque du détournement, de la rupture de sa propre opération (à chaque fois unique et imprévisible lorsque nous prenons le livre dans nos mains et qu’il nous faut, de façon tout à fait pratique, tourner les pages de l’objet-livre pour continuer à lire). Par conséquent, si nous devions tenir compte de la nécessité constitutive de ce détournement dans nos lectures, la forme rhétorique et géométrique choisie pour la caractériser ne serait pas celle d’un Cercle Parfait : elle serait peut-être celle de séquences successives d’ellipses discontinues, inachevées, en cours de constitution.
Dans ces conditions, comment continuer à assurer une légitimité naturelle au principe de contradiction dans le discours ? Qu’est-ce que la logique propre à la lecture-papier ? Comment donner crédit à la rationalité argumentative ? Quid du principe de succession dans les différentes inférences se succédant au fil des pages ?
Il est habituel d’entendre que l’hypertexte, de son côté, ne saurait pouvoir se réclamer d’une quelconque capacité de contradiction dans l’écriture « raisonnée ». Sa logique foisonnante, incontrôlable, infiniscente lui interdirait cet accès. L’hypertexte se doit d’abord d’être « informatif », prospectif, adaptable à toutes les techniques d’archivage et de documentation. Il est utile sur un plan heuristique, voire indispensable dans la technique de documentation ; mais il ne saurait en aucun cas développer un discours véritablement « construit » et rationnel. Il est de ce fait renvoyé à une sorte de primauté de la rhétorique qu’on lui prête dans l’écriture d’archive (différenciation des genres, statut de la fiction, énumération des types de liens, navigation, interaction etc. .). Il perd ce faisant tout droit à l’argumentation et/ou à la négativité discursive. Au final, le déni ici prononcé nous mène à trois constatations fondamentales dont il faut analyser la logique :
1. L’hypertexte par sa forme ouvertement auto-référentielle ne peut construire un discours logique et rationnel susceptible de tenir une argumentation raisonnée du dehors.
2. Lorsqu’il génère des liens dans et par son propre corps textué, l’hypertexte opère un nivellement des niveaux logiques et rhétoriques dans le discours qui lui empêche nécessairement (et concomitamment) toute capacité de démonstration ; pire ce nivellement se donne comme la solution aux problèmes de validation et d’attestation de ce qui est exprimé.
3. Au mieux, si l’on concède à la page-écran le fait de respecter dans certains cas les niveaux rhétoriques et logiques de son discours, de toute façon au final l’aspect rhétorique est systématiquement choisi compte tenu de la structure logicielle de l’appareillage critique.
Dans ce cas, ce n’est pas seulement l’hypertexte qui est auto-référentiel et « tourne en rond » ; c’est le lecteur-papier lui-même qui applique ses conclusions avant même de les avoir cherchées sur l’écran. D’où cette partition drastique entre logique et rhétorique qu’il reconduit sans cesse et lui empêche de voir que ces deux catégories ne sont en rien antithétiques ou exclusives dans un environnement numérique. Ne sont-elles pas avant tout le résultat d’une inhibition de la pensée : celle qui prétend à tort présenter toute opération idéelle dans l’écriture hors de son champ de participation technique, technologique sur un support absolument nécessaire à sa formulation ?
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